Le mariage, c’est pas romantique

Dans la liste de mes illusions perdues, j’ajoute la ligne « mariage ». La demande en mariage que j’avais tant attendue a viré au cauchemar. Là devant mon écran, j’ai les doigts un peu crispés. Comment tourner mon article alors que j’ai encore les derniers jours en travers de la gorge? Alors c’est parti! On lâche tout et après ça ira mieux!

Un tue-l’amour nommé visa

« C’est clair et net » je m’étais toujours dit que je ne me marierai pas avec Tomoki pour des questions de visa. Le mariage, c’est sacré, c’est une histoire d’amour et de rien d’autre. Et puis le temps passe, les visas s’enchaînent et je regarde toujours avec un profond désarroi la date d’expiration qui se rapproche inexorablement.

couples-binationauxAlors j’ai arpenté les couloirs du service d’immigration pour trouver un moyen. Sauf qu’au bout de 2 ans, les solutions miracles s’amenuisent et le chef de service lui s’exaspère: « Pourquoi n’êtes-vous toujours pas mariée? Le visa de conjoint japonais est tout de même ce qu’il y a de plus sûr. Pourquoi votre conjoint n’a-t’il toujours pas fait sa demande? ». Parce que j’ai beau être française, je ne suis pas L’Oréal, je ne le vaux pas bien. Ce jour-là, je suis sortie penaude du service, vexée jusqu’au trognon et claquée par la vérité qui venait de m’en mettre une belle. Je vis constamment sur une sellette, sans que Tomoki ne s’en préoccupe le moins du monde.

Non, non, non. C’est clair et net, je ne lui mettrai pas la pression pour avoir un visa. Mais comment rester vivre avec lui ici? Comment construire un avenir si l’on ne peut être ensemble?

Mon amie Karina, qui était dans la même situation quelques mois plus tôt, a eu un avis plus tranché que moi sur la question.  Oui, le mariage, c’est une question d’amour. Selon elle, le visa n’est pas contraire à la philosophie du mariage, c’est même une preuve d’amour. Si l’autre a été capable de tout quitter pour vivre au Japon, alors on s’engage à le protéger.

Je mentirais en disant que cette pensée ne m’a jamais traversé l’esprit. Je me suis déracinée pour toi Tomoki, c’est mon ultime preuve d’amour. En retour, te marier avec moi ne serait pas la plus belle déclaration pour me dire que tu veux me garder près de toi?

Pour autant, je ne peux m’empêcher de le ressentir quelque part comme un chantage affectif.

Mon visa arrivant à terme le 24 Octobre, les conversations se sont cristallisées sur ce que je voulais justement éviter: le mariage prenait une dimension administrative.

La peur de l’engagement

Acte 1

couple-japon-amwfDepuis deux ans, Tomoki me promettait le mariage une fois qu’il aurait décroché un emploi. En février 2016, les épreuves de sélection réussies, je me suis mise à espérer. Sauf que Tomoki se renfermait à chaque fois que quelqu’un lui demandait « à quand le mariage? ». Déménagement, nouveau job, je me suis dit que ce n’était pas le bon moment pour lui. Le stress de la prise de poste passée, je me suis mise à y croire très fort. Septembre, voilà deux mois qu’il était en poste et bientôt le temps pour moi de faire mes valises faute de visa. Guillerette, je piaffais d’impatience. Je guettais les occasions propices à une demande jusqu’au soir il m’a invité à boire un coup. Mon cœur battait à la chamade. La soirée était bien entamée, Tomoki songeait déjà à aller se coucher. Peu vaillante, j’ai profité qu’il soit éméché pour en savoir un peu plus sans le braquer. Peu expansif au quotidien,  Tomoki est une vraie pipelette après quelques verres. « Ça craint de faire sa demande bourré. Patiente quelques jours ». Après cette réponse inespérée, je me sentais légère comme plume, je nageais dans un océan de bonheur. Jusqu’à ce que Tomoki me ramène sur le béton froid de la dure réalité. Je le voyais se morfondre davantage de jour en jour. Il finit par lâcher: « Je préfère attendre l’année prochaine, une fois que je serai titularisé ». Mon petit cœur de fille romantique s’est pris en cet instant une volée de flèches. Se sentant morveux, il m’a confié avoir réalisé qu’il était temps pour lui de grandir. La panique… Je venais de me faire piétiner par un vent de panique… Hakuna matata, je n’ai pas bronché.

Acte 2

23 septembre, le jour de l’anniversaire de Tomoki. On regardait les lumières de la ville après avoir dîner aux chandelles à la maison. « Et si on se mariait »? Pas de genou à terre, ni même une bague. juste la sensation d’avoir mendié ma demande en mariage… Mais qu’importe, j’étais heureuse. Je me levais chaque matin avec la sensation d’avoir parcouru ce long chemin de deux ans au Japon pour enfin réaliser mon happy end. J’allais fonder une famille avec lui.

couple-mariage-japonNous avons commencé les démarches auprès de l’ambassade de France. La paperasse, autre tue-l’amour qui guette les couples binationaux. La malheureuse ligne « prévoyez-vous un contrat de mariage » a provoqué une tempête sans précédent. Choqué que la question du patrimoine soit abordée avant le mariage, le père de Tomoki est parti en croisade. Je m’étais fourvoyée dans un sujet tabou. Pendant 3 jours, j’ai encaissé les messages de son père qui m’abreuvait de tout le bien qu’il pensait de sa future belle-fille. Divorcée, vénale, plus assez jeune pour avoir des enfants, pas assez japonaise dans ma manière de penser, j’ai tout la mauvaise candidate pour son fils. Tomoki ne m’a pas soutenue. Pire, il m’a annoncé qu’il ne signerait pas les papiers.

A peine une semaine après sa demande, il se rétractait de nouveau.

Acte 3

Euh… Et si on passait à l’entracte plutôt?

Depuis une semaine, c’est le statut quo. Tomoki est redevenu affectueux. Pour ma part, je réfléchis sur la suite de mon histoire. Je ne sais pas encore quelles pages je veux écrire.

 

Une histoire de conte de fées ou en eau de boudin?

dispute-amour-JaponLe cœur en ruine au milieu de mes mouchoirs, j’ai décidé de prendre soin de moi. J’ai beaucoup donné, voire même trop ou peut-être mal. Mais je ne regrette pas mes choix, bien que j’aie l’impression de m’être perdue en chemin. J’ai accepté un mode de vie qui ne me convenait pas sous prétexte de m’intégrer aux mœurs japonaises. Je n’arrive pas à m’épanouir dans une relation où la femme doit se sacrifier pour le mari qui travaille et qui ne pense qu’au travail. A trop concéder, j’ai perdu le droit au chapitre. 

Dans un sens, cette crise est une bonne chose. Elle m’aura fait comprendre qu’il ne faut pas s’oublier soi-même au nom du couple. C’était une évidence pour moi quand je vivais en France. J’ai perdu cette notion à trop vouloir m’adapter à la culture de Tomoki. Bien au-delà du fait d’être français ou japonais, nous sommes avant tout un couple qui se doit une attention et une compréhension mutuelles.

Après un divorce puis des fiançailles mortes sur le coup, je veux encore croire que l’Amour est la touche de magie qui illumine nos existences. Shootée aux « il était une fois… ils se marièrent et vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours »,  je reste une indécrottable romantique. Je trouverai bien pantoufle de verre à mon pied. Sans pour autant croire que l’amour est un long fleuve tranquille, je sais que les plus belles histoires s’écrivent aussi parfois avec des larmes.

La suite au prochain article…

12 thoughts on “Le mariage, c’est pas romantique

  1. Oooh poulette je suis désolée de ce qui t’arrive. Je vis avec un anglais et nous aussi la question mariage est un sujet épineux (brexit+peur de l’engagement). Je sais qu’on se connait peu mais si tu veux parler a quelqu’un qui vit a l’heure japonaise et qui a la même galère, je suis là 🙂

    Courage!

  2. Chère Eva,
    Je ne sais que dire….Sinon que je ne suis pas surpris.La réaction de ton beau père est typique…
    J’espère que cela ira mieux, que tu arriveras à obtenir ce que tu désires.Ne te décourages pas,
    la situation que tu rencontres est normale dans une union au Japon où l’ amour n’est pas la norme(miai et pas renai!).
    Qui plus est, Tomoki est dépositaire de la lignée familiale, de l’héritage, du futur de sa lignée…Sa situation est …inconfortable.
    Il est pris entre deux feux, son devoir familiale et son amour pour toi.
    Persévères, mets les choses à plat avec Tomoki,parlez ensembles, comme deux adultes, comme des amoureux et cela s’arrangera!
    Courage et bats toi!
    Ludovic

    1. Bonjour Ludovic, merci pour ce message plein de raison. J’aurais bien besoin d’être en mesure de prendre du recul en ce moment. Je crois qu’au fond, je lui en veux de toujours me reprocher d’être française et de vouloir m’imposer de force « son côté ». Je me disais bien naïvement q’un couple binational sous-entendait que chacun fasse un pas vers la culture de l’autre. Pour l’instant, je suis fatiguée de devoir toujours tout expliquer, justifier, plaidoyer. Je vis dans une perpétuelle Inquisition, sans aucun soutien, sans aucun encouragement. Je suis en overdose du « Pense Japon, ici c’est le Japon, il n’y a rien de meilleur que le Japon, le Japon c’est parfait, Japon, Japon, Japon… ».

  3. Bonjour Eva, je viens régulièrement lire ton blog et je n’avais encore jamais commenté mais ton article m’a interpellée. J’ai le même âge que toi et suis en couple avec un japonais depuis 7 ans, dont 4 ans de mariage.
    La vie de couple sur le long terme est un pari difficile, et c’est encore plus ardu pour les couples mixtes – surtout pour celui qui accepte de s’expatrier pour son conjoint. Le seul conseil que je peux te donner est très banal mais se résume en un mot : communiquer. Se marier, fonder une famille (ou non) : votre vision des choses doit être aussi proche que possible pour que tu n’aies pas l’impression d’être « lésée » au final…
    Bon courage dans tes réflexions en tout cas !

  4. Coucou ma chère homonyme Eva,
    Je suis bien attristée de voir ce qui se passe en ce moment de ton cote. Le mariage ici, comme tu le dis c’est loin d’être romantique. On se marie pour entrer dans le moule surtout, on sent encore des restes de leur tradition des Omiai, des mariages arrangés, plus pour entretenir l’héritage de la famille et contribuer a la natalité du pays que par amour.
    La demande en mariage de mon mari était pas top non plus, on était au lit, on venait de se dire « bonne nuit » et d’un coup il me dit « on se marie? » voila de but en blanc, je ne m’y attendais pas. il m’a fait sa « demande » 5 mois avant la fin de mon visa Working holiday… La paperasse aussi est un tue-l’amour, il suffit de déposer le dossier a la mairie, la présence du conjoint n’est pas obligatoire, et voila « ご結婚おめでとう! » alors qu’on n’a pas du tout l’impression de s’être mariée.
    J’espère vraiment que Tomoki ne se laissera pas influencer par son père, Tomoki a sa vie et a le droit de choisir avec qui il veut la passer. Discuter beaucoup,ne lâchez pas l’affaire. Mais si tu es vraiment fatiguée d’être la seule a faire des concession, a devoir te japoniser et a en avoir marre du « pense-Japon » (moi aussi je suis en overdose depuis le début d’année, mais bon avec un enfant c’est encore plus difficile ><), es-tu vraiment sure de vouloir passer le reste de ta vie aussi, si cette phase ne passe pas tu risque de déprimer de plus en plus.
    Je pense fort a toi,
    Courage !

    1. Merci beaucoup Eva! Nos histoires sont différentes pourtant on se rejoint sur pas mal de points (outre le prénom hein ^^). Et c’est rassurant. Je me dis que si d’autres avant moi ont réussi à faire leur bout de chemin, il n’y a pas de raison que je reste coincée sur le bord de la route.
      Ahhh le « pense-Japon », c’est peut-être ce qui me crispe le plus.

      Parenthèse histoire de rigoler un peu: hier soir, j’ai trouvé une source de réconfort. J’ai mangé une choucroute! Ça sentait bon dans l’appart toute la soirée, plus rien ne pouvait m’atteindre moralement! Et si on se mangeait une choucroute entre Eva un de ces jours?

  5. Avant de s’engager dans un mariage biculturel si différent et surtout en quittant tout ce qui nous retient dans notre terre natale, je trouve que c’est important d’avoir cette sorte de remise en question, a savoir « suis-je vraiment faite pour vivre ici ». On passe tous par cette phase, mais a différents degrés. J’espère vraiment que ça va s’arranger pour vous deux et que ton coup de gueule a la française aura fait son effet ! C’est vrai que leur mode de communication n’aide pas, j’ai aussi le même problème ici et ça ne s’arrange pas avec les années ><

    Je suis plus que partante pour une bonne choucroute! Je n'en ai jamais cuisiner :/ Si un jour tu veux visiter le Kansai pour te changer les idées, tiens moi au courant, ça serait avec plaisir de te rencontrer 😉

Laisser un commentaire