Couple mixte: les tabous

Etre en couple, c’est toute une histoire. Je dirais même « des histoires » puisque chacun a la sienne à raconter. Un jour, on rencontre « la » personne qui nous fait vibrer. Nonobstant les sentiments, c’est le fait de regarder dans la même direction qui nous amène à nous investir davantage dans la relation. A mon sens, les sentiments conduisent à l’amour, les points communs construisent le couple. Puis ensuite, viennent les « histoires ». Il faut dire qu’avec le postulat de base (différences entre les hommes et les femmes, différences d’éducation, de religion, de culture et tout le cortège de ce qui fait la singularité de chaque personne), en amour rien n’est jamais gagné d’avance. Mon histoire? C’est celle d’un couple mixte dont l’amour rassemble ce que la culture oppose.

Je suis un ovni!

Depuis que je vis au Japon, Tomoki ne me perçoit plus comme une française. Dans un sens, c’est flatteur, il m’a complètement intégrée. Avec lui, je ne me suis jamais sentie étrangère ou mise à part. Le revers de la médaille, c’est que parfois j’ai carrément l’air d’une extra-terrestre! 

Un simple soupir de ma part peut provoquer une tempête à quelques mètres de moi seulement (je fais plus fort que le battement d’ailes d’un papillon au Brésil). C’est instinctif, ça me soulage quand une babiole me contrarie. Tomoki le prend très mal et pense que je suis en colère contre lui. Alors si j’ai le malheur de ronchonner…

L’art de la dispute conjugale, tel qu’on le pratique en France n’est pas concevable au Japon. Quand on s’est mis en ménage, mes colères froides ont été un véritable choc culturel et émotionnel pour Tomoki. Il a un caractère bien trempé, sait très bien me faire comprendre quand il n’est pas content mais la dispute ne doit pas aller au-delà de « l’ambiance ». Comprenez: on doit pas se dire des petits noms d’oiseau ou vider son sac, on plombe l’ambiance pour faire comprendre qu’on est fâché tout rouge. Ce après quoi, l’autre s’excuse (même si ce n’est pas de sa faute), on doit soi-même s’excuser aussi (même dans les cas où on n’est pas fautif), on se sourit. Sujet clôt, on passe à la suite.

amour-amwf-japon-tokyo-couple-Mes coups de blues sont très difficiles à gérer pour lui. Au Japon et surtout dans la famille de Tomoki, on n’exprime pas ses sentiments négatifs, on les contient. Aussi quand je suis triste, quand je doute ou que je suis nostalgique, ça le fait souffrir. Parfois il s’emploie à me faire rire, d’autre fois il se renferme sur lui-même.

Quand je suis en difficulté, je pose des questions, je cherche des solutions, je demande son avis, j’argumente. Tomoki a été élevé à coup de « ça va aller ». En gros comme dirait ma grand-mère, « article 22, démerde-toi comme tu peux« . Oui, enfin quand ton visa arrive à expiration, quand tu ne trouves pas de travail et que tu n’as plus d’argent, bref quand un parpaing (non pas une tuile) te tombe sur le coin du visage, le sempiternel « ça va aller », ça te met hors de toi. Et là! Et là! Il ne faut surtout pas avoir le malheur de soupirer (cf. plus haut).

Les sujets black-listés

tabous-dangerDans mon cas, ils se résument en un mot: l’avenir. Mariage, enfants, venir vivre un jour en France, partager des moments en famille (avec ma famille!), quand nos parents vieilliront et tous les trucs pas cool que l’avenir nous réserve aussi… c’est simple, on en parle pas, c’est tabou.

Le problème, ce n’est pas la peur de s’engager. C’est plutôt la peur de devoir mettre le doigt sur nos différences culturelles qui éclateront comme du pop corn dès la cérémonie de mariage. Femme au foyer ou femme active, éducation des enfants, place laissée à nos familles respectives dans notre vie de couple, autant de sujets que pour l’instant nous n’avons pas à trancher.

Etre ou ne pas être

probleme-identite-crise-existentielleJusqu’à présent, je vivais sans trop me poser de question sur mon héritage culturel, ma façon de pensée, sur les valeurs qui me définissent et qui ont forgé mon caractère. Toute candide que j’étais, je ne pensais pas que les relations humaines, les codes culturels pouvaient être à ce point différents au Japon. J’imagine que pour Tomoki, c’est la même chose me concernant.

Vivant au Japon, c’est à moi de m’adapter et non pas aux autres. Quand il s’agit de mon couple, c’est plus compliqué de faire la part des choses. Je suis partagée entre mon besoin de m’exprimer librement, d’être naturelle et la nécessité de faire des concessions. Le plus déroutant est de devoir dans certains cas expliquer, justifier, plaidoyer pour ce que je ressens, ce à quoi j’aspire et ce en quoi je crois. Entre mon éducation française et l’éducation japonaise de Tomoki, je me dis qu’aucune n’est parfaite, aucune des deux n’est meilleure que l’autre. Mais dans ce cas, quelle voie choisir? Parfois, je ne sais plus qui je suis.

Carpe diem

Lâcher prise et faire confiance, c’est ce que Tomoki m’a appris. A trop cogiter, on ne voit pas le bout du tunnel. Je reporte sûrement les problèmes à demain, mais demain il fera jour. Je verrai certainement les choses autrement. Dès le départ, beaucoup de barrières se dressaient entre nous. Au fur-et-à mesure, nous les avons dépassées.

Et puis au final, ce ne sont pas tant les différences qui comptent. Ce sont les joies et l’amour que nous partageons ensemble chaque jour.

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7 thoughts on “Couple mixte: les tabous

  1. Je retrouve à peu près tout ce qui fait mon couple dans ce texte : elle japonaise / moi suisse. On vit en France. Côté choc des cultures, on est servi.
    Le coup du soupir (même tout petit) fait sortir mon épouse de ses gonds … alors que pour moi, c’est juste un p’tit coup de déstresse.
    Merci pour ces tranches de vie … 🙂

    1. Merci pour ton commentaire que je trouve très touchant. Je te propose de monter un club pour soupirer en toute liberté. Allez tous en coeur 1, 2 ,3: « pfffffffffffffff »!!!!

  2. Ah oui les couples franco-japonais c’est tres électrique ! Je suis avec mon mari depuis 7 ans (mariés depuis 4 ans ) Bien qu’il ai vécu 4 ans en France (il y a fait son lycée et une année universitaire) il est vite redevenu japonais quand il est rentré. Il est tres « homme au boulot, femme a la maison » ce qui fait qu’il ne participe pas a la maison, car comme il dit ce n’est pas son rôle^^ idem pour s’occuper de notre fils :/ Apres cote dispute, il fuit tout simplement, il voudrait que je dise « oui » pour finir la discussion et voila, comme les japonaises, mais je ne suis pas japonaise.. Ahlala c’est pas evident

  3. Bonjour chère Eva,
    je viens de découvrir ton blog et te suis sur facebook.

    « L’art de la dispute conjugale, tel qu’on le pratique en France n’est pas concevable au Japon. »

    Mariée à un japonais (et de plus né dans un aurre pays) , je voies bien la difficulté…Je fait face à ce choc des cultures presque chaque jour! Il ne faut pas que le ton monte…
    Mais affirmons nous, nous en avons le droit.

    A bientôt,

    Pauline

    1. Bonjour Pauline,

      Merci pour ton témoignage!Tu as raison, il ne faut pas renoncer à s’exprimer même si ça fait grincer des dents. Le traitement par le silence est une agonie pour le couple et ça ronge à petit feu. Vive le coup de gueule!
      Au plaisir de te recroiser sur mon blog via tes commentaires.
      Eva

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