2 ans au Japon

Le 18 novembre 2014, j’atterrissais à Tokyo avec mes trois valises, la tête plein de projets et les yeux plein d’étoiles.

Deux ans plus tard, je me sens comme Alice tombée dans le trou après avoir suivi le lapin blanc. Dans ce monde aux antipodes du mien, j’ai souvent eu l’impression de me perdre à force de devoir changer.

Le Japon m’a chamboulée, transformée, fracassée. Au milieu des décombres de moi-même, je me suis découverte.  Sans travail, sans argent, sans maison, sans Tomoki (mais toujours avec mes trois valises!), je me retrouve face à moi-même avec une furieuse envie de vivre et un amour inébranlable pour ce pays.

 Une adaptation au forceps

Je ne me suis pas posée beaucoup de question avant de venir au Japon. Mon seul souci était de trouver un emploi. A cœur vaillant, rien d’impossible! Plutôt débrouillarde, je me disais bien que je finirai par faire mon trou. Quant au quotidien, je voyais ma vie comme une continuité de ce que je connaissais en France. J’avais bien entendu conscience qu’en vivant à l’étranger, il y aurait des différences et des efforts à faire pour m’intégrer. En étant en couple avec un japonais, je me disais que je galérerai moins que les expatriés qui arrivent en ayant tout à gérer par eux mêmes.

Ça, c’était en rêve. En vrai, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. L’entrée en matière a été… ardue! Et je traîne encore les casseroles deux ans après. Je m’explique.

La vie de couple

Quand je disais que je voyais ma vie comme une continuité de ce que je connaissais, je pensais notamment à la vie de couple. Vous savez, du genre se dire bonjour le matin, se raconter notre journée pendant le dîner, faire des sorties ensemble, se faire des mamouuuurs, épauler l’autre dans les coups durs, enfin des trucs de couple quoi. 1ère gamelle: au Japon, ils ont pas les mêmes trucs de couple.

séparation-amourPour ma part, j’ai même inventé la notion de couple dans mon couple. Pendant des mois, je me suis réveillée seule, sans un bonjour, sans jamais un petit-déjeuner ensemble, sans parfois même un mot ou un regard avant l’après-midi. Je ne connaissais personne. Je passais de longues heures seule pendant que Tomoki voyait sa famille, sortait avec ses amis ou allait pêcher. Rencontrer ses amis? Ça ne se fait pas au Japon. On sort entre filles et entre mecs. Mon premier nouvel an au Japon? J’étais seule. Je n’ai pas fait la même erreur l’année d’après, je suis rentrée en France pour les fêtes. Nous n’avons pas fêté mon anniversaire ensemble cette année. Ce sont mes amis qui se sont libérés, travail ou pas, pour ne pas me laisser seule.

Tomoki a longtemps pensé qu’un couple, c’était vivre sous le même toit seulement. Le fait de se dire que l’on est ensemble serait une fin en soi. Chacun fait sa vie de son propre côté, sans se soucier de l’autre. L’homme travaille et la femme tient la maison. Donner de l’argent à sa femme pour qu’elle s’achète ce qu’elle veut est une preuve d’amour ultime tandis que la femme s’efface au profit du travail de son époux. Je me sentais comme un Jacquard au pays de Jacquouille. Ce n’est pas un choc culturel, c’est un voyage dans le temps! J’ai failli avalé mon smartphone quand il m’a parlé de faire lits séparés, bien que le top du top pour lui eut été de faire chambre à part comme ses parents.

Dire quelque chose, essayer d’en parler? Ça équivaut à me plaindre. Il le vit comme une engueulade. La non-communication est un mode de communication dans le couple japonais. Pour moi, c’est l’arrêt de mort de la réconciliation comme je l’évoquais déjà dans mon précédent article.

probleme-coeur-coupleAlors nous avons rompu une première fois en septembre 2015. Après 3 mois de séparation, nous sommes retombés dans les bras l’un de l’autre, faisant fi des problèmes passés. Tomoki a fait beaucoup d’efforts. Il passait son temps libre avec moi, se montrait plus démonstratif et a même rencontré mes amis une fois.

Nous avions trouvé notre équilibre et nous étions heureux. A tel point qu’il m’avait demandé en mariage en septembre. L’intervention patriarcale aura eu raison de nos fiançailles et la non-communication a achevé notre couple. Incapable de faire un pas vers la réconciliation,  Tomoki m’a préféré me quitter pour se concentrer sur son travail jusqu’à la titularisation. 2ème gamelle: au Japon, on peut tout à fait se faire larguer au nom du travail.

Selon sa maman, la femme japonaise n’exprime pas son opinion pour ne pas froisser la fierté de l’homme. Son fils doit se réaliser professionnellement. Ce après quoi, nous pourrons à nouveau nous remettre en couple. Non mais qu’est-ce que c’est que ce biiiins?  Je ne crois pas avoir suffisamment ouvert mes chakras pour capter la dimension romantique du truc. Note à moi-même: ne te fais pas couillonner une seconde fois. A méditer…

Japonisation à outrance

expatriation-france-japonVivre avec un japonais, au Japon… Le Japon facile? Autre illusion perdue!  Je vis au Japon donc je suis… japonaise! Tomoki qui avait montré tant d’engouement pour la France pendant notre relation longue distance s’est transformé en programme intensif de lavage de cerveau.

Mes amis? Ils doivent être japonais. Travailler? Non, pas besoin. Ah tu as trouvé du travail quand même? C’est une entreprise japonaise? Non? Alors ce n’est pas un bon emploi. Démarches administratives? Débrouille-toi, ça te fera bonne expérience.

Tomoki choisissait et choisit toujours des entreprises ou des services qui ne parlent exclusivement japonais et pas du tout anglais. Sauf que:

  • certaines entreprises japonaises ne voulaient pas traiter avec moi car je suis étrangère (location de voiture, agences immobilières…)
  • la paperasse en kanji super difficile, ça me colle des maux de tête carabinés! Je m’arrache les cheveux encore aujourd’hui sur le site de ma banque à distance. Déjà qu’en français, le langage bancaire c’est pas franchement fantasmant mais alors en japonais! Au secours!!!

Avec le temps, j’ai commencé à me débrouiller par moi-même. Je suis devenue quasiment autonome, ce qui est pour moi une grande victoire. L’infantilisation et la dépendance ont été très difficiles à vivre. C’est d’ailleurs l’aspect que j’ai le moins aimé de ma vie durant ces deux dernières années.

Petite pause à mi-article. A me lire, c’est à croire que mon expérience nippone est un cauchemar… Non, loin de là. Bien que ma relation amoureuse n’ait facilité en rien mon expatriation, j’aime ma vie au Japon. 

Une vie hors du commun

Même après tout ce temps passé au Japon, je regarde chaque jour avec émerveillement ce qui m’entoure. J’observe les passants, je flâne dans les rayons des supermarchés pour dénicher des produits qui me sont encore inconnus. Je scrute machinalement tout ce qui m’entoure tant tout me semble encore nouveau et différent de la France.

Je me lance des défis à moi-même et jubile une fois ceux-ci réaliser. Passer un coup de fil en japonais, demander conseil au vendeur, taper la discut’ avec le pépé du pressing en bas de chez moi, négocier mon extension de visa avec le responsable du service de l’immigration. Ce qui serait banal et rasoir en France devient un jeu au Japon. J’apprécie davantage les petits rien du quotidien.

Ce que je me serais cru incapable de faire hier, je le fais aujourd’hui et j’en ferai probablement plus demain. Je repousse constamment mes limites pour au final comprendre que les seules barrières qui nous entravent ne sont que celles que l’on s’impose. 

 

Je parle quotidiennement trois langues (français, anglais japonais). Je vois des paysages tels qu’il n’y en a pas en Europe. Je rédige des articles sur le Japon (je suis même apparue en photo dans un journal taïwanais), me suis prise de passion pour le blogging. Je m’éclate comme je ne l’ai jamais fait lorsque je vivais en France (dans la liste de mes faits-divers: j’ai déambulé dans Tokyo toute une nuit déguisée en Alice avec mes copains Panda et Stitch). Je rencontre des gens de tous pays et de toutes cultures. J’ai appris la tolérance, l’amour de l’autre, le respect et la richesse des différences (même si parfois ça me contrarie très fort! Non mais, me plaquer pour un boulot?!).

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Des amis en or

La plus belle chose qui me soit arrivée au Japon, ce sont mes amis. Conjoints de japonais, half (enfants de japonais et d’un étranger), expatriés, on a tous connu les méandres de la vie au Japon. Copains de galère, on s’est serré les coudes et nous avons avancé ensemble. On s’engueule, on rit, on pleure. Entre nous, pas de chichi, on se parle à cœur ouvert qu’importe la différence de culture.

Mes amis sont indiens, russes, philippins, taïwanais, coréens, français, vietnamiens… On se parle de nos pays, de nos familles, de nos coutumes. On s’apprend nos langues. Mon ami Ken est devenu très bon en français (notamment en gros mots…). Après un séjour au pays, on ramène toujours des gourmandises pour les uns et les autres. A chaque expiration de visa, on tremble. Parfois, on est séparé un long moment, mais même dans ce cas, on reste à un texto de distance les uns des autres.

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Ce n’est qu’un au revoir

expatriation-retour-FranceVenue par amour au Japon, c’est ce même amour qui m’expulse deux ans plus tard. Je rentre donc en France « à l’insu de mon plein gré » le 21 novembre prochain.

Si mon histoire d’amour prend fin avec Tomoki, je n’en ai pas pour autant fini avec le Japon. Un jour, Tomoki m’avait demandé si je voulais mourir au Japon. Je sais désormais que la réponse est oui. J’ai déposé une nouvelle demande de visa et espère de tout cœur revenir vivre à Tokyo en avril de l’année prochaine.

Aujourd’hui, le 4 novembre 2016, je m’apprête à retourner en France, accompagnée de mes trois valises, la tête pleine de nouveaux projets et les yeux pleins de larmes à l’idée de quitter le Japon. Mais c’est promis, je reviendrai vite.

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